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Les Instruments Provençaux Traditionnels
GALOUBET (ou flûtet) et TAMBOURIN
Dans la galerie de paysages et portraits
stéréotypés qui fait la joie des touristes,
le tambourinaire figure en bonne place. Il est en effet pourvu de
tous les ingrédients propres à mettre en valeur l'exotisme
provençal. Mais qu'existe-t-il derrière l'idée
reçue montrant le tambourinaire déguisé en
" gardian " et faisant danser la farandole au pied du
Lubéron ou des Alpilles ?
Les instruments traditionnels provençaux,
qu'on a l'habitude de désigner par le seul terme de "tambourin",
furent l'objet de la sollicitude des pères de la Renaissance
Provençale, Frédéric Mistral et ses amis, Cependant
ils n'étaient pas ignorés des érudits de la
fin de l'Ancien Régime. L'artisan principal du travail effectué
au XIXe siècle sur la musique régionale est en fait
François Vidal (1832-1911), auteur en 1864 de l'ouvrage "Lou
Tambourin : istôri de l'estrumen prouvençau .L'idée
directrice de Vidal est de démontrer que galoubet et tambourin
sont les instruments provençaux par excellence. Leur paternité
est attribuée aux grands ancêtres mythiques du peuple
provençal les celto-ligures, les grecs voire les sarrasins
ou les troubadours .Dans la dernière partie de son ouvrage,
il fixe les normes du
répertoire "d'airs nationaux". Forgée entièrement
pour revaloriser des instruments populaires en pleine décadence,
cette légende ne repose évidemment sur aucun fondement.
En fait le galoubet et le tambourin font partie d'un fonds d'instruments
commun à toute l'Europe du Moyen Age. L'iconographie atteste
l'existence de ce qu'on appelait alors la flûte à une
main ou, plus tard, la tibie. Une flûte à une main,
car dotée de trois trous seulement, donnait la possibilité
au musicien de faire en même temps une batterie sur un tambour
pendu au bras, autour du cou ou à la main. Instrument à
danser par excellence, ce couple d'instruments restera très
pratiqué dans tout l'Occident jusqu'à la Renaissance,
comme le montrent un très grand nombre de documents.
Devant l'évolution des goûts
musicaux et en particulier l'implacable concurrence des violes et
des violons, la flûte à une main et son inséparable
percussion commencèrent, dès le milieu du XVI, siècle,
à connaître un déclin apparemment inexorable.
Instruments déchus, ils se réfugièrent dans
le petit peuple, selon une évolution comparable à
celle de la vielle à roue. Certaines régions disséminées
dans toute l'Europe continuèrent à les pratiquer avec
plus ou moins de constance. Subissant dans chacun de ces territoires
une évolution particulière, ils y prirent rang d'instruments
"nationaux". La région d'Oxford, dans le Royaume-Uni,
en fit le tabor-pipe, le Pays Basque le txistu et le tamboril ou
le tun-tun, l'Andalousie la flauta y tamboril. Nous retrouvons par
"leurs des instruments voisins au Portugal, aux Iles Baléares,
dans les Flandres, sans oublier l'Amérique Centrale où
ils ont pu être importés par les colonisateurs espagnols.
Si la flûte associée
au tambour fut sans doute très tôt pratiquée
en Provence comme partout ailleurs, ce n'est qu'à partir
du XVIle siècle que ce couple d'instruments y prend sa forme
définitive. Les historiens ont montré que cette période
est celle où se sont constitués en France les arts
et traditions populaires qui perdureront jusqu'au triomphe de la
révolution industrielle. Galoubet et tambourin font évidemment
partie de ce patrimoine, lis furent particulièrement mis
en valeur par la mode parisienne du "champêtre"
et de la "bergerie" qui se développa à partir
de la Régence. Les artistes du temps, quelles que soient
leurs origines géographiques, contribuèrent à
ce nouvel essor, voyant dans le tambourin une des principales images
de l'exotisme provençal. Les peintres Joseph Vernet, Jacques
Rigaud, Antoine Raspal, Nicolas Lancret font figurer des tambourinaires
et d'autres musiciens populaires sur leurs tableaux. Les musiciens
composent des "tambourins" dont le rythme est censé
imiter celui de l'instrument provençal. Ce dernier figure
dans les grands orchestres parisiens. Plusieurs musiciens provençaux
n'hésitent pas à "monter" à Paris
et à s'y établir comme tambourinaires. C'est le cas
du Salonnais Joseph-Noël Carbonel (1741-1804) et de l'Aixois
Jean Joseph Châteauminois (1744-1815) qui jouent, composent
et publient leurs oeuvres dans la capitale. Ils ne sont pas les
seuls. Citons aussi les Lavallière, Marchand et Lemarchant
qui, bien que vraisemblablement dépourvus d'attaches provençales,
ont aussi pratiqué et illustré le tambourin Ce passé
a laissé des traces indélébiles d'une part
dans la facture des instruments qui n'a pas sensiblement évolué
depuis cette époque, d'autre part dans la pratique populaire
du galoubet-tambourin grandement influencée par la musique
savante. En effet le répertoire comporte de très nombreuses
transcriptions (notamment des extraits d'opéras et d'opéras-comiques)
et consacre la prédominance de la musique écrite.
Le début du XIX ème siècle mit fin à
cet âge d'or. La Révolution et la chute de la monarchie
firent oublier la mode champêtre si profitable à nos
instruments. Concurrencés par les orchestres d'harmonie,
les tambourinaires désertèrent la plus grande partie
du département du Vaucluse l'arrondissement d'Arles. Seuls
les terroirs de Marseille, d'Aix et Toulon constituèrent
un réduit dans lequel la pratique populaire du galoubet-tambourin
put se maintenir en attendant des jours meilleurs. Si la renaissance
félibréenne a sensiblement déformé la
réalité de la pratique du tambourin, il n'en reste
pas moins que c'est grâce à cette codification que
l'instrument a pu survivre durant une période difficile.Vidal
fonda en 1864 à Aix une Académie du Tambourin et parvint
même à faire créer une éphémère
classe au Conservatoire d'Aix. Son action fut poursuivie par les
Marseillais Ernest Couve (né en 1849), fondateur du Coumitat
Mantenèire dôu Tambourin en 1888, et par Ludovic Lombardon-Montézan
(1839-1917). La création des groupes folkloriques après
la guerre de 1914-1918 fournit un nouveau débouché
à l'activité des tambourinaires, même si cela
se fit au prix de l'appauvrissement de leur pratique. Cette activité,
quoique réduite, ne demandait qu'à revivre. Après
le Saint-Rémois Joseph Olivier (1898-1964) qui publiait en
1954 Musiques et rythmes traditionnels des troubadours : le tambourin
provençal, Maurice Maréchal, alors jeune tambourinaire
marseillais, jetait en 1957, dans un article de Folklore de France,
les bases d'une renaissance prenant en compte la dimension purement
musicale de l'instrument.
Ce travail fut en grande partie
celui de la Commission du Tambourin dirigée par René
Nazet, qui publia en 1964 la Méthode Elémentaire de
Galoubet et Tambourin due à Maurice Guis, Maurice Maréchal
et René Nazet, ouvrage qui faisait cruellement défaut,
créa en 1969 un examen annuel de tambourinaire et publia
des anthologies. En 1970, en compagnie de plusieurs de leurs collègues,
Maurice Maréchal, Maurice Guis et René Nazet fondaient
l'ensemble de musique ancienne Les Musiciens de Provence dont la
réputation dépassa les frontières de la Provence
et eut une influence considérable sur le renouveau d'intérêt
porté aux instruments provençaux. Le groupe occitaniste
Mont-Joia participa également à ce nouvel essor. En
1980, Le Concert Champêtre, fondé par Maurice Guis,
contribua à replacer le tambourin dans son contexte du XVIlle
siècle.
Les instruments régionaux
de Provence semblent aujourd'hui définitivement sauvés.
Cette fin du XX* siècle voit en effet cohabiter une pratique
folklorique qui permit en son temps à l'instrument de survivre
et une pratique "classique" ou "savante" héritée
du passé, comparable à celle qu'ont toujours connue
les instruments de musique "nobles
Il existe des classes de tambourin
dans les conservatoires et écoles de musique (Aix, Avignon,
Arles) formant des virtuoses ou ensembles qui peuvent se produire
en concert. Luthiers et compositeurs proposent des instruments et
des uvres de qualité. On ne saurait oublier en ce domaine
l'activité inlassable de Marius Fabre qui depuis près
de soixante ans fabrique galoubets et tambourins dans son atelier
de Barjols. Les tambourinaires possèdent même une revue
créée en 1990 par Jean Coutarel, et leur rassemblement
annuel à Aix à l'occasion duquel se déroule
un grand concours.
Rémi Venture |
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